Réfugiés : passer de l’émotion à l’action

Devant le drame vécu par les réfugiés syriens et irakiens, incarné par le cadavre d’un enfant lové sur la laisse de mer dans la posture d’un sommeil innocent, ont surgi l’émotion, la prise de conscience et le sursaut d’une question sur ce qui donne sens à nos vies. Il y aussi l’indignation devant certaines réactions qui parcourent les commentaires dans les médias et les réseaux sociaux : les réfugiés risqueraient leur vie pour venir profiter de nos allocations familiales ; le père du petit Aylan aurait entrepris le voyage fatal pour venir se faire soigner les dents gratuitement chez nous. Une désinformation qui oscille entre le ridicule et l’atroce. Elle est sous tendue par les affirmations de Marine Le Pen qui assimile cette migration à une immigration économique. Or nous sommes confrontés à une crise des réfugiés, non à simple phénomène migratoire. Ce que fuient ces réfugiés (c’est bien ce statut que leur accorde le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés) c’est la guerre, Daech, les massacres, la torture, l’esclavage sexuel, l’impossibilité de mener une vie normale. Étrangement certains individus ou états (la Hongrie) justifient leur refus d’accueillir ces réfugiés par la protection de l’identité chrétienne de l’Europe. Mais l’accueil de l’autre est au cœur de cette identité : « J’étais un étranger et tu m’as accueilli ».
La difficulté est maintenant de transformer l’émotion en action. L’accueil des réfugiés, y compris dans les pays européens car la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Egypte en accueillent plus de 4 millions, relève de l’urgence. La plupart d’entre eux espèrent rentrer en Syrie quand la situation le permettra ; il s’agit donc en majorité d’un accueil provisoire mais la vérité est qu’aucune certitude n’existe sur la résolution de la guerre en Syrie et en Irak, donc sur la durée de cet accueil. L’attitude de l’Allemagne est à cet égard exemplaire. Elle ouvre des centres de premier accueil mais garde aussi à l’esprit la chance que peut représenter, pour l’avenir démographique et économique du pays, la venue de ces familles avec de jeunes enfants, issues pour la plupart des classes moyennes, et déjà formées à des métiers, si l’accueil d’urgence doit se muer en accueil de longue durée ou en intégration définitive.
La question de la répartition des réfugiés entre les différents pays d’Europe n’est pas encore tranchée. L’État français, en butte à une opinion toujours partagée sur la question de l’accueil des migrants qu’elle peine à voir comme une source de dynamisme, de talents et d’emplois, a tardé à réagir, même si des dispositions prises avant le choc de la photo du petit Aylan ont abouti à une répartition de familles syriennes dans de nombreuses communes volontaires (une quinzaine dans le Finistère) au travers des dispositifs habituels (plateforme d’accueil, CADA etc). On peut certainement faire mieux et les places en CADA (centre d’accueil pour demandeurs d’asile) sont insuffisantes mais on ne connaît pas à l’heure actuelle l’effort financier que l’État est prêt à y consacrer. Cependant on ne peut non plus se décharger totalement sur l’État de l’effort de solidarité. Les initiatives des associations humanitaires et caritatives, depuis longtemps présentes auprès des demandeurs d’asile, mais aussi des citoyens sont nombreuses. Celle du dispositif « CALM » (comme à la maison) de l’association SINGA est particulièrement intéressante. On pourrait dire qu’elle détourne les concepts de type Uber ou Airnbnb vers un véritable esprit de partage en mettant en relation offre d’hébergement des particuliers et réfugiés par le biais d’un site internet. Mais pour l’instant seuls les réfugiés au sens légal du texte, c’est-à-dire les demandeurs d’asile dont la demande a été acceptée au terme d’une procédure, peuvent en bénéficier. L’État français pourrait décider de donner ce statut d’emblée aux demandeurs d’asile syriens et irakiens, ce que l’on appelle les réfugiés « primo facie », dans le cas de groupes importants fuyant des situations de conflit. Il faudrait aussi que les communes volontaires accompagnent ces accueils offerts par les citoyens et mettent en place des référents aptes à orienter efficacement familles d’accueil et familles accueillies vers les ressources dont elles ont besoin (CCAS, associations, interprètes, aides etc).
L’accueil des réfugiés est de la responsabilité de tous : Europe, États, citoyens, collectivités territoriales. Il peut être l’occasion de nouvelles formes de solidarité, d’une créativité qui se répercute dans le dynamisme général. Un pays qui se recroquevillerait sur lui-même, hostile à la fois à la mobilité internationale de ses ressortissants et à l’entrée des étrangers sentirait rapidement le moisi et le renfermé.

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